À table !
Difficile de prendre son repas chez moi sans se sentir observé·e par quelques centaines de titres et noms propres. Moins d’un mètre sépare ma table de la bibliothèque qui recouvre le seul mur assez long pour l’accueillir (ce qui lui épargne les déplacements improvisés que j’inflige aux autres meubles de cette pièce – même mon piano – lorsqu’un coup de blues ou un pic d’anxiété survient).
C’est donc tout naturellement que ma fille aînée m’interroge entre deux coups de fourchette :
Maman, c’est quoi l’a-liééé-na-tion ?
Cinq-six années de thèse sur l’histoire du concept de liberté ont rempli quelques planches de livres sur son contraire, l’aliénation. Un titre récent en particulier l’avait néanmoins interpelée : Netflix, l’aliénation en série de Romain Blondeau.
En pareille situation, j’inspire un grand coup en contenant mon envie de rejouer pour rire la scène d’une publicité qui était déjà vieille quand j’étais bien plus jeune. « Tu vois cette bouteille de lait ? » répondait un père à l’enfant qui lui demandait comment on fait les bébés. La bouteille de lait, complice du tabou et de la flemme parentale (si vous voulez la voir ou revoir).
Non non, je ne cèderai pas à la flemme, ou à la peur d’ennuyer la petite sœur (ça aurait pu être pire, j’aurais pu devoir m’embarquer dans la définition de la phénoménologie herméneutique de Ricœur qui occupe elle aussi deux-trois planches). Et puis au fond, rien ne me réjouit plus que de parler concepts philosophiques et de jouer à traduire dans un lexique plus connu les choses apparemment sacrées comme les « grands » concepts de la philosophie.
– L’aliénation, c’est un peu comme une forme d’esclavage. Mais un esclavage qui peut être déguisé, dans lequel on tombe soi-même en ayant l’impression de faire ce qu’on veut.
– Humm… c’est comme la servi…truc volontaire, enfin quelque chose comme ça ?
– Ouiii c’est ça !!! (Le livre de La Boétie était pendant longtemps mis en évidence sur une étagère et elle m’avait déjà questionnée à son sujet). Par exemple, là dans le cas de Netflix, on a l’impression de se faire plaisir librement en payant un abonnement, mais on consomme du divertissement qui nous rend accro, ce qui enrichit les personnes qui détiennent le capital de Netflix. Il y a des modes d’exploitation autres que l’esclavage explicite (en principe interdit).
– Je vois ! (enthousiaste)
– bon après, le concept d’aliénation a été beaucoup travaillé, par Hegel, Marx par exemple, parce qu’il y a plusieurs rouages et formes d’aliénation… Enfin, on pourra y revenir plus tard (fière de mon effort pour ne pas les dégoûter de me poser des questions). Un dessert ?
L’effet accordéon des concepts
Le sujet apparemment clos pour mes filles, je débriefe avec moi-même. Plutôt contente d’avoir répondu autre chose que mon cours de Terminale… Aliénation vient de alienus, étranger, qui signale le fait d’être étranger à soi. En ce sens on parle d’aliénation mentale. Mais avec Hegel, le mot Entfremdung (Fremd : étranger) a pris un autre sens en désignant le fait d’une conscience qui s’extériorise ou s’objective, puis chez Marx son élève, qui a lui-même évolué dans sa conception de l’aliénation, etc.
La litanie des auteurs se poursuivant devant le frigo, je me sens un peu honteuse de les avoir réduits à quelques points de suspension et j’entends les plus hautes autorités de la philosophie académique me rappeler à l’ordre. Oser parler si mal d’un mot si important !
Reste que ce qui peut faire peur dans cette question massive – comme ça l’est souvent en philosophie – ce n’est ni un tabou, ni l’effort, mais la nécessité d’apporter une réponse qu’on sait insuffisante. En même temps, si l’on refuse d’aborder même légèrement, même en deux trop courtes phrases, des concepts dont la complexité fait l’objet d’un champ de recherche à part entière, ils meurent ou deviennent des tabous. Ne pas oser parler de liberté ni d’aliénation parce qu’on ne peut pas tenir à leur sujet de propos consensuels et exhaustifs est un mal plus grand pour l’humanité, que d’en parler en quelques phrases – insuffisantes pour les expert·es – avec des enfants de 9 et 13 ans.
Difficulté inhérente à la pédagogie et même à tout concept. Ce qui fait qu’un concept est plus qu’un mot se trouve là, dans cet effet accordéon de sa définition. On doit pouvoir à la fois le réduire à une définition minimale, et déplier cette définition à l’infini dans des tonalités différentes et des arrangements philosophiques différents. L’effet accordéon est une expression très utile forgée par J. Feinberg pour parler de l’agentivité humaine. Je peux décrire une action avec des degrés d’amplitude variés de causalité : la description reste vraie et pourtant elle est différente. Par exemple, je peux dire : « Il a bougé le doigt », « Il a appuyé sur la gâchette », « Il a tué quelqu’un », « Il a déclenché une guerre mondiale ».
Pour ce qui est des concepts, des courants philosophiques se disputent justement pour promouvoir les uns une définition minimale, logique (renvoyant le reste à des idées confuses, c’est plus ou moins le parti pris de la philosophie dite analytique), les autres une description maximale qui décrit la réalité désignée par le concept en l’intégrant à une vision plus grande (une vision du monde par exemple, et c’est très schématiquement le parti pris traditionnel de la philosophie dite « continentale »).
Cet effet accordéon, c’est ce qui rend un concept vivant, créatif et traductible dans des contextes différents. Plutôt que d’y voir une raison de se bâillonner, autant s’assouplir l’esprit en explorant l’amplitude des sonorités.